Anorak sur le dos, lunette sur les yeux, Omar* est à l’affût : « Ne restons pas ici, je connais un endroit plus discret à quelques arrêts. » L’homme s’enfonce à grand pas dans la gare, avec une discrétion loin d’être superflue à ses yeux. « Je sais de source sûre que les renseignements généraux me collent au train, explique le trentenaire. Mieux vaut être prudent ».

Ancien agent de terrain au sein d’une préfecture de police, Omar a démissionné récemment. En cause : le racisme ambiant et les discriminations répétées qu’il estimait subir de ses supérieurs et de certains collègues : « Si aujourd’hui je le dénonce, c’est que d’autres personnes souffrent de ces maux et ne peuvent se mouvoir par peur de leur hiérarchie, qui a un véritable ascendant sur eux ».

Sortis du train, nous nous enfonçons dans une avenue dense, jusqu’à une petite place excentrée. L’ancien policier jauge le tout puis tranche. « En dessous de l’arbre, cachés par les branches et pilonnes en béton, c’est parfait », dit-il en s’asseyant sur le petit muret en béton qui cloisonne l’arbre.

Issu d’un quartier populaire, avec un parcours scolaire sinueux, le gardien de la paix a toujours eu cette profession comme source d’inspiration. Puis comme vocation : « Malgré mon environnement, j’ai toujours su que je voulais devenir policier. Au fond, ma conception de la justice allait de pair avec ce métier. »

Le dernier jour, à l’école de police, on m’a expliqué que 51% des policiers votaient FN

Le bac en poche et malgré un début de licence non aboutie, Omar voit se présenter à lui l’opportunité d’intégrer l’école de police. Rapidement intégré, il assimile à la lettre les droits et devoirs d’un policier, enchaîne les bonnes notes et les appréciations positives. « Tu iras loin dans la profession », lui disent certains profs.

Néanmoins, il vit aussi à ce moment-là les premiers comportements étonnants de quelques futurs collègues : « J’ai été choqué de voir que plusieurs étudiants voulaient absolument être affectés dans des quartiers difficiles ». Leur objectif, selon lui : « en découdre avec les jeunes des cités. Pourtant, la plupart ne provenaient ni de quartiers ni même de grandes villes », soupire-t-il.

Déjà, à l’époque, une phrase lui saute aux yeux : « Le dernier jour, à l’école de police, une formatrice d’origine antillaise a tenu à nous signifier que 51% des policiers votent FN et qu’il fallait nous y préparer lors de notre entrée en service ».

Une fois la formation terminée, les nouvelles recrues sont dispersées dans différents services. L’arrivée dans le sien marque le début d’une descente aux enfers pour Omar*: « Dès mon premier jour de service au sein de la préfecture, ma hiérarchie m’a questionné sur mes origines et ma confession religieuse ».

Il s’arrête quelques secondes, tourne la tête à droite, à gauche, puis reprend : « J’ai même été interrogé afin de déterminer si mon lieu d’origine n’était pas un foyer de djihadistes ! Mes collègues, eux, n’étaient soumis à aucune question ! » Au quotidien, Omar effectue des simples missions de maintien de l’ordre, de patrouilles urbaines… Rien de particulièrement sensible.

Des rapports, des convocations et l’isolement

Outre les questions qu’il juge incohérentes de sa hiérarchie, il doit faire face aux blagues douteuses ou remarques osées de la part de collègues au sein même de leur lieu de travail. Sans compter sur les précieux conseils de son tuteur qui viennent s’ajouter à cela : « Dès lors qu’un collègue fait ou dit quelque chose de mal, tu as obligation de tourner la tête. Peu importe ce que c’est, tu ne dois jamais balancer ! »

Soudain, quelques semaines après son arrivée sur place, il est muté : « J’ai été mis au placard ! Du jour au lendemain, sans aucune explication. C’était un ordre et j’avais juste à la fermer. Tu veux contester ? Rapport. Un truc à dire ? Rapport. Malgré mes relances, on m’a envoyé balader comme un malpropre », s’agace-t-il, balayant d’un revers de main l’espace devant lui.

Assis au pied d’un arbre, caché par le feuillage et les pylônes en bétons adjacent, il se livre : « Au sein de mon nouveau service, on me laissait livré à moi-même. Je n’avais ni responsabilité, ni objectif. J’étais systématiquement repris si je ne pointais pas à l’heure et mon ancienne hiérarchie me demandait des comptes à chaque instant. Psychologiquement, ça a été une période très rude »

Affilié à un nouveau tuteur, celui-ci lui explique qu’il est en effet victime des préjugés de sa hiérarchie. Un nouveau coup au moral pour la jeune recrue policière : « Tout est fait pour t’isoler. A la hiérarchie qui te met la pression, s’ajoute la suspicion des collègues. L’une d’elles m’a même demandé si je comptais lui faire du mal. C’est juste du délire ! » raconte-il d’une voix oscillante, submergé par les émotions : « Pression, harcèlement, convocations… Tu en transpires, tu ne comprends pas. Tu en viens même à te dire que c’est ta faute ! »

Convaincu de la nécessité de prendre les choses en main, il décide d’appeler un numéro spécial au sein de la police, dédié aux pratiques discriminatoires. Mais ses appels restent sans réponse et il se lasse. Même absence d’écho auprès des syndicats : « Ils n’ont rien fait pour moi ! On m’a juste conseillé de partir au plus vite de mon service et affirmé que ma hiérarchie avait des relents racistes. Rien de plus ! »

Son combat n’est pas fini

Cet épisode lui a permis de constater les manquements au sein de l’institution policière, ainsi que les préjugés tenaces qui mènent la vie dure aux minorités : « Dans mon premier service, en tant que responsable ou détenteur de pouvoir, il n’y avait personne de couleur. Par contre, plus tu descends dans la hiérarchie, plus tu trouves des Arabes, des Noirs, des Turcs, des Antillais… Ça pose question, non ? »

« En vérité, il ne faut montrer aucune faiblesse. Si tu souffres, que tu subis des discriminations peu importe lesquelles et que tu parles, c’est toi le coupable », souffle-t-il, indigné, le regard sur sa plaque, encore présente dans la reliure de son portefeuille.

Depuis cet épisode douloureux, Omar essaie de se reconstruire. Mais la plaie est encore ouverte : « A cause des soupçons et de tout un tas de choses écrites à mon encontre, je suis potentiellement handicapé dans la recherche d’un travail, d’un logement… » Inconnu des services de police jusqu’à y travailler, il expérimente aussi la violence de l’institution : « Même voyager est devenu compliqué, assure-t-il pourtant. Aujourd’hui, je me fais arrêter à la douane et interroger lorsque je rentre en France. Alors, qu’est ce qui a changé ? »

Alors, Omar cherche du travail. Et ne désespère pas, malgré tout, de réintégrer un jour les forces de l’ordre : « Je vais me battre !, clame-t-il. Je ne laisserai pas un noyau d’individus xénophobes décider de ce que je puisse faire ou non. Je suis français et pour moi et pour toutes les personnes victimes de ces maux, je ne dois pas renoncer ».

Amine HABERT

*Le prénom a été modifié

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