Depuis le début de l’enquête après la mort de Myriam Sakhri, la famille ne croit pas au suicide de la jeune femme ? Pourquoi cette thèse, confirmée par la cour de cassation est impossible pour eux ? 

Les juges ont considéré qu’il y’avait pu avoir un suicide pour des raisons personnelles sauf qu’en fait on a un ensemble d’éléments factuels dans le dossier qui montrent quelles étaient les difficultés rencontrées dans les semaines et les mois qui ont précédé le décès de Myriam Sakhri.

Il y avait un contentieux qui l’opposait à sa hiérarchie, qui était notamment lié à ses conditions de travail, à certains comportements de ses collègues qu’elle avait pu dénoncer.

La dénonciation de ces agissements racistes, a participé au fait que ce climat hostile s’est resserré contre Myriam Sakhri…

Il est mention notamment d’une ambiance délétère, à des comportements racistes, au sein du centre d’opérations et de renseignement de la gendarmerie (CORG) du Rhône dans lequel elle travaillait depuis juin 2010…

Il y avait deux choses. Il y avait une ambiance délétère qu’elle avait elle-même dénoncée, notamment avec des faits de racisme qui concernaient les conditions dans lesquelles étaient reçues les personnes au nom à consonance étrangère ou avec un fort accent étranger, qui n’étaient pas prises au sérieux ou avec aucune empathie. Il y a aussi des remarques qui suivaient certains appels.

Le harcèlement ne fait aucun doute, parce que vous avez tous les ingrédients qui sont réunis : une dégradation des conditions de travail, des rumeurs diffusées à propos de la vie privée de Myriam Sakhri…

La dénonciation de ces agissements, a participé au fait que ce climat hostile s’est resserré contre Myriam Sakhri, et avec un personnel du CORG qui a fini par se retourner contre elle. On voit aussi, dans cette situation, alors même qu’il pouvait y avoir un risque pour elle, l’inertie de sa hiérarchie qui a refusé de voir les difficultés qu’elle pouvait rencontrer.

Le harcèlement ne fait aucun doute, parce que vous avez tous les ingrédients qui sont réunis : une dégradation des conditions de travail, des rumeurs diffusées à propos de la vie privée de Myriam Sakhri. On allait jusqu’à vérifier, de façon complètement anormale, certaines visites qu’elle pouvait recevoir.

On sait aussi qu’il y avait un certain nombre de remarques désobligeantes répétées. En dépit de l’ensemble de ces éléments il n’y a pas eu de prise en considération de la gravité de la situation dans laquelle elle se trouvait. Il y a eu un déni de la situation, probablement moteur dans la suite des événements.

La raison pour laquelle nous demandons la réouverture c’est pour savoir quelle a été la place de harcèlement dans le décès de Myriam Sakhri, sans rien exclure à ce stade.

Est-ce que vous pouvez nous expliquer l’enjeu de l’audience de ce mardi 26 janvier ? 

Nous avons fourni un document d’une soixantaine de pages, illustrant la chronologie, les contradictions, les carences dans la manière dont l’enquête a eu lieu. Et en plus dans la démonstration factuelle et juridique, il y a un nombre de témoignages nouveaux, à l’appui de notre demande de réouverture.

Il n’y a que le Procureur de la République qui peut décider s’il y a lieu de requérir à la réouverture d’une information judiciaire sur charges nouvelles. Donc, on a fait cette demande, et on a appris il y a quelques semaines maintenant que le procureur général nous suivait dans notre demande parce qu’il a conclu dans ce dossier à la réouverture de l’information judiciaire pour à la fois harcèlement et homicide involontaire.

Donc ça signifie que l’audience de demain est censée introduire un débat sur cette réouverture, débat sur lequel on est d’ores et déjà suivi par le parquet général, qui a saisi la chambre d’instruction pour cette réouverture d’instruction.

Un mot avait été découvert à proximité de son corps, qui mettait en cause un colonel, son supérieur hiérarchique : ‘Merci à G. le connard !!’. Il n’a pas été écarté des investigations. 

L’un des éléments que vous pointez du doigt dans ce dossier est notamment le déroulement de l’enquête. Qu’est-ce qui ne va pas selon vous dans le déroulé de l’investigation ? 

Il y a un élément de départ, un mot avait été découvert à proximité de son corps, qui mettait en cause un colonel, son supérieur hiérarchique : « Merci à G. le connard !! ». En dépit du fait qu’il est mentionné, il n’a pas été écarté des investigations, on le retrouve y participer. Il reçoit certains enquêteurs, il discute avec eux.

Un témoin, ancien gendarme, dans les nouvelles attestations au débat, a été surpris par le fait que ce colonel s’est entretenu avec le Procureur de la République. Il raconte : « j’ai été choqué de cette présence et du manque d’indépendance qu’elle impliquait ».

Donc ce colonel participe aux investigations et peut parfaitement les orienter, et il n’a jamais été considéré comme pouvant être mis en cause.

Il y a une totale anomalie dans cette première situation qui en amènera d’autres. Dans la première investigation conduite, on sent que les questions posées aux différents gendarmes du CORG, étaient orientées. On n’a pas forcément cherché ce qui pouvait poser des difficultés à l’institution ou aux supérieurs hiérarchiques.

On sait que Myriam Sakhri recevait la visite d’un avocat. Sa hiérarchie a écrit au bâtonnier de l’ordre des avocats de Lyon pour demander s’ il s’agissait d’une relation normale. Cela va quand même loin.

Dans le dossier, est-ce que vous avez le sentiment que l’investigation n’a pas pris en considération certains détails comme l’état de l’appartement de Myriam Sakhri au moment de sa mort retrouvé avec du désordre, des rideaux endommagés, des lunettes qui ne lui appartenaient pas… ?

Je crois que l’on est jamais allé au bout des investigations, très clairement. On a le sentiment qu’on a toujours cherché à donner une raison à tout, du moment que ça pouvait écarter l’idée que Myriam Sakhri aurait été victime de harcèlement.

On sait que Myriam Sakhri recevait la visite d’un avocat, avec lequel manifestement elle entretenait une relation intime. On sait que sa hiérarchie a écrit au bâtonnier de l’ordre des avocats de Lyon pour demander s’ il s’agissait d’une relation normale.

Cela va quand même loin. Il y avait plus de diligence à enquêter sur cette relation, plutôt qu’à répondre aux griefs qu’avait pu faire cet avocat dans une lettre de mise en demeure.

Il y a des témoignages de gendarmes qui expliquent avoir été réunis avec le colonel en question au moment de l’enquête. Là encore, c’est une façon assez curieuse de procéder à des investigations.

Un certain nombre de témoignages qui font état des pressions, des orientations, et du fait qu’on a jamais véritablement pris en compte la personnalité de Myriam Sakhri. 

Depuis le non-lieu confirmé par la cour de cassation, Zineb Harzallah, une juriste amie de la famille, a mené des entretiens auprès d’anciens et de nouveaux témoins. Quel a été son rôle, comment avez-vous travaillé avec elle ? 

La famille s’est toujours posée des questions. Il y a toujours une insatisfaction liée au fait qu’elle avait le sentiment que les investigations n’avaient pas été suffisamment approfondies.

Que penser d’une investigation dans laquelle un des principaux mis en cause n’est pas immédiatement écarté ? Il y a la question d’une impartialité qui faisait défaut dans le cadre de cette investigation. De la même manière que faisait défaut l’indépendance.

Ils se sont toujours posé des questions, et ils ont demandé à Zineb Harzallah, à la faveur de liens amicaux, de pouvoir approfondir. Dans une démarche personnelle, elle a pu demander des précisions à des personnes qui avaient pu témoigner. Elle a pu également s’entretenir avec des personnes qui n’avaient pas témoigné mais qui avaient envoyé des messages de soutien à la famille, pour approfondir des pistes qui n’avaient pas été développées.

C’est comme ça que de fil en aiguille, elle est parvenue un certain nombre de témoignages qui font état des pressions, des orientations, et du fait qu’on a jamais véritablement pris en compte la personnalité de Myriam Sakhri.

Elle a été un partenaire clé dans cette demande de réouverture, avec des résultats qui aujourd’hui font qu’on est en mesure de pouvoir produire des éléments nouveaux.

Un autre témoin affirme : ‘Les questions étaient orientées pour porter préjudice à Myriam. J’étais sous pression.’

Plusieurs témoins importants seraient revenus sur leur premier témoignage, pouvez-vous nous en dire plus ? 

Ils sont revenus sur leur témoignage notamment parce que certains d’entre eux ont pu avoir le sentiment que certains éléments qu’ils avaient pu préciser n’avaient curieusement pas été notés dans les procès verbaux.

D’autres racontent la manière dont ils ont été entendus. « On me pose des question sur mes grands-parents, à savoir s’ils comprennent le Français et quelles sont mes origines. Ils me demandent si je m’entends bien avec Myriam Sakhri, et si c’est le cas d’arrêter ces agissements, ou elle aurait de gros problèmes ».  Ce n’est pas anodin, quand vous avez plusieurs témoignages du même acabit. Un autre témoin affirme : « Les questions étaient orientées pour porter préjudice à Myriam. J’étais sous pression. »

La famille a le sentiment qu’on a voulu dissimuler une partie de la vérité mais qu’en plus on cherche à ternir l’image de Myriam Sakhri de façon illégitime et anormale.

Concernant la mort de Myriam Sakhri, aucune piste ne doit être laissée de côté pour vous aujourd’hui, y compris piste criminelle ?

La demande de l’ouverture est essentiellement liée à des éléments nouveaux par rapport au harcèlement et la structure de notre démonstration reste essentiellement axée autour des comportements dont elle a été victime.

Compte tenu des carences dans lesquelles les investigations ont pu être diligentées, on ne peut absolument rien écarter. Il ne s’agit pas de formuler des hypothèses. Déjà la certitude, c’est que nous n’en avons pas. Et cela montre le chemin que nous avons à parcourir pour que la vérité judiciaire sur dossier éclate.

C’est un dossier hors-norme, qui concerne une gendarme qui était jeune, qui avait la devant elle, avec des personnes qui louaient son implication, son investissement pour la fonction. Il y avait une passion pour ce qu’elle faisait. Et c’est ça qui rend incompréhensible les choses pour la famille. Eux ils ont ça en souvenir. Ils ont le sentiment qu’on a voulu dissimuler une partie de la vérité mais qu’en plus on cherche à ternir l’image de Myriam Sakhri de façon illégitime et anormale. Elle n’est pas celle qu’on a pu décrire.

Un parcours exemplaire, des conditions de décès extrêmement troubles, avec la dénonciation d’un certain nombre d’agissement de la part de sa hiérarchie : c’est un dossier qui met en cause des cadres de la gendarmerie, et on sait aujourd’hui les difficultés structurelles dans ce genre d’affaire, que la vérité a encore plus de mal à se révéler.

Propos recueillis par Jalal Kahlioui

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