Lutter ensemble, partager ses difficultés en tant que familles de victimes de violences policières, c’est ainsi que le collectif permet d’être plus fort face à des épreuves innommables. Le 3 décembre 2020, Claude Jean-Pierre, dit Klodo, maçon retraité, meurt des suites d’un violent contrôle de gendarmerie. Cette tragédie marque le début du combat de Fatia Alcabélard, sa fille, et de Christophe Sinnan, son gendre, pour la justice et la vérité.
Aujourd’hui, ils forment le collectif Jistis pou Klodo ou Justice pour Claude Jean-Pierre, et ont récemment annoncé se joindre à la marche en mémoire d’Adama Traoré. Ils expriment le fait que la solidarité dans la lutte est à leurs yeux essentielle. Entretien.
Est-ce que vous pourriez tout d’abord nous donner des nouvelles de votre combat, où en sommes-nous aujourd’hui ?
Fatia : Aujourd’hui, ça fait quatre ans et demi qu’on est lancés dans une bataille juridique. On attend encore les résultats de la commission rogatoire qui a été lancée en septembre 2023. Initialement, on devait avoir un retour en février, mais on a eu le droit à des décalages successifs, et toujours rien à ce jour. Les deux gendarmes mis en cause sont encore sous le statut de témoins assistés, à l’issue de la commission, ils pourraient être mis en examen, ce qui ouvrirait la voie à des poursuites. Elles pourraient, à termes, nous permettre d’obtenir justice.
Christophe : En effet, à la suite du non-lieu qui avait été requis par le procureur de Basse-Terre, la juge d’instruction avait demandé de nouvelles investigations. Ca a aussi été alimenté par de nouveaux éléments, dont les révélations de Médiapart. De notre côté on a aussi fait des demandes d’actes, puisqu’on avait demandé à ce que les gendarmes soient auditionnés à nouveau, elles n’ont pas été acceptées. On attend donc les résultats de cette commission avec impatience.
Vous avez annoncé participer à la marche pour Adama ce week-end, pourquoi est-il important pour vous d’y participer ?
Fatia : Pour nous, c’est important parce qu’à travers ces combats, on crée des liens avec des familles de victimes qui connaissent nos souffrances, qui les comprennent. On a eu la chance de rencontrer Assa Traore, qui est, en France, une pionnière de la lutte contre les violences policières. Elle nous a toujours conseillés et épaulés. Il était évident pour nous d’être à la marche, celle-ci aussi bien que tout autre manifestation qui va dans le sens du combat pour la justice et la vérité.
Depuis plus de neuf ans, Assa et toute sa famille luttent. Mobiliser devient compliqué puisque le système judiciaire fait en sorte que ce type de combat tombe dans l’oubli.
Si on ne milite pas aujourd’hui, ce sont les générations futures qui en pâtiront
Si on ne milite pas aujourd’hui, ce sont les générations futures qui en pâtiront, parce qu’elles ne seront pas éduquées à comment lutter et se mobiliser contre ces injustices. Allons-y entre militants, entre amis, en famille, parce que toutes les générations sont malheureusement concernées. Pour preuve, mon papa avait 67 ans. Rien ne me laissait penser qu’il allait être victime de violences policières. D’une autre génération, on a le jeune Nahel, qui a perdu la vie, ou encore cette petite fille qui a été frappée au visage par un flashball durant le confinement.
Christophe : C’est pour ça qu’on dit tout le temps que quand on marche pour une famille, on marche pour toutes les familles. C’est vraiment cette solidarité qui permet de tenir entre nous. Les combats sont lourds aussi bien psychologiquement que physiquement et financièrement. On est aussi très respectueux de toutes les luttes qu’il y a eu avant nous, on en est la somme, et elles ont permis nos batailles d’aujourd’hui.
Où vous situez-vous dans cet écosystème de luttes ?
Christophe : Notre combat commence en Guadeloupe. Là bas, on a tout de suite beaucoup d’associations syndicales, politiques, indépendantistes et culturelles qui se mobilisent avec nous. On était dans cet écosystème militant là, en pensant que ça aurait eu un écho important en France hexagonale.
Arrivé ici, on s’est rendu compte que personne ne connaît l’histoire de Claude Jean-Pierre. À ce moment-là, on s’est dit qu’il fallait qu’on se rapproche d’associations, qu’on aille sur des manifestations. On a pu prendre contact avec beaucoup de gens dont Assa qui a tout de suite été d’une grande aide.
Fatia : Les liens se créent automatiquement puisqu’on a la même souffrance et qu’on vit les mêmes choses. On doit se soutenir puisque toutes les familles n’ont la même capacité à médiatiser ou la force de le faire. Ça demande beaucoup d’efforts, de sacrifices, alors qu’on est déjà dans le contexte du deuil qui est compliqué. On rencontre aussi les mêmes problématiques, d’où le fait qu’on dénonce aussi le côté systémique de ce qui est mis en place face aux familles.
Vous avez mentionné les problématiques communes aux familles de victimes, pouvez-vous en donner des exemples ?
Fatia: La censure médiatique. Si notre affaire avait beaucoup été publiée dans nos presses locales, arrivés ici, silence radio. Personne n’est au courant de cette affaire. L’information n’a pas traversé l’Atlantique et on se retrouve esseulé, sans relais. Ce n’est pas rare et c’est aussi ça qui permet à la justice d’étouffer les affaires.
On a aussi des problématiques financières parce que les procédures sont longues et complexes. Cela demande des conseils avisés d’avocats expérimentés. Dans notre cas, notre affaire est suivie de près par un collectif d’avocats militants de Guadeloupe dirigé par Maître Bernier. C’est grâce à elle qu’on a pu porter plainte dans un premier temps, puisque ma plainte, bien évidemment, a été refusée.
Le papa de Fatia était un retraité tranquille, sans histoire, sans casier. Ça allait donc être difficile de le criminaliser et de le déshumaniser
Christophe : D’autant qu’on avait les images de ce qu’il s’était passé. On avait vu d’autres cas qui ont fait la Une dès qu’il y a eu une vidéo. Je pense que dans notre cas ça tient au fait que la stratégie habituelle de criminalisation de la victime allait être difficile à mettre en place.
Le papa de Fatia était un retraité tranquille, sans histoire, sans casier. Il n’a pas fui, il n’a pas refusé d’obtempérer. Ça allait donc être difficile de le criminaliser et de le déshumaniser comme on le voit dans la plupart des affaires similaires. On a subi la censure de plein fouet. Il y a même des médias qui ont refusé de nous donner la parole soit disant par rapport à un souci de ligne éditoriale. Sauf que deux semaines après, on constate qu’ils parlent d’une autre affaire de violences policières.
Et puis comme c’est la Guadeloupe, il y a encore ce statut colonial. On parle très peu de nous au national donc quand ça arrive, ça prend encore d’autres ampleurs. Je pense sincèrement qu’ils ont voulu étouffer cette affaire. Sauf que nous, on l’a pas lâché l’affaire.
Il y a des familles de victimes qui ne vont pas porter plainte ou qui n’ont pas les possibilités ou la volonté de médiatiser ce qui leur est arrivé, quels conseils leur donneriez-vous ?
Christophe : Il y a deux conseils qui nous ont particulièrement aidé : se concentrer sur son échelle locale et rester indépendant dans notre lutte. Sur le premier point, c’est super important de faire entendre la vérité au niveau local, le national, ça vient ensuite. Il faut être soudé dans sa communauté et créer un rapport de force au niveau local.
C’est à ce niveau là que les mobilisations continuent à vivre et évitent de tomber dans l’oubli. Pour le deuxième point, notre lutte ne doit pas nous échapper. C’est notre histoire, c’est nous qui connaissons tous les éléments du dossier.
On l’a vu à travers, à travers différentes affaires, s’il n’y a pas cette mobilisation médiatique, cette pression populaire, on fait traîner les choses
Et puis après c’est l’entraide. On se soutient, on partage les informations des autres familles sur nos réseaux, on fait connaître les histoires, on milite ensemble, pour que les gens ne soient pas seuls.
On l’a vu à travers, à travers différentes affaires, s’il n’y a pas cette mobilisation médiatique, cette pression populaire, on fait traîner les choses. Et c’est ainsi qu’on découvre que le policier qui assassine Nahel est muté, la promotion du gendarme qui a participé à l’interpellation de Claude Jean-Pierre, le caractère raciste qui n’est pas retenu dans l’affaire de Michel Zeckler… Si on ne reste pas mobilisés, si on reste pas soudé et si on ne continue pas à mettre la pression, on se rend compte que petit à petit, l’oubli joue en notre défaveur.
Après la marche, quelles seront les prochaines étapes ?
Fatia : On a tendance à se dire que ça clôture la mobilisation pour le premier semestre de l’année. En juillet et en août c’est compliqué de mobiliser, donc on va en profiter pour se ressourcer et se reposer. On a besoin de reprendre des forces pour pouvoir mener un combat toujours plus dur.
Christophe : La suite va aussi beaucoup dépendre du retour de la commission rogatoire. On communiquera la dessus, s’il faut monter au créneau, monter au créneau.
Comment les citoyens peuvent-ils soutenir votre combat ?
Christophe : Nous soutenir sur nos réseaux sociaux, on est assez pudique par rapport à ça, mais on a éventuellement une cagnotte en ligne trouvable dans nos bio instagram. Il y a aussi les films qu’on invite tout le monde a regarder, l’État Républinial et Violences Policières : le combat des familles. Enfin, de faire partager nos actus, aussi bien les notre que celles des autres familles, parce qu’ainsi, on devient nos propres médias, en quelques sortes. Et heureusement qu’il existe des médias indépendants qui nous donnent la parole et qui nous permettent de nous exprimer.
On ne le dira jamais assez, c’est la solidarité qui nous fait avancer
Fatia : On attend aussi de nombreuses personnes à la marche à Beaumont et beaucoup de repartage des informations. On ne le dira jamais assez, c’est la solidarité qui nous fait avancer.
Christophe : Je veux juste conclure en disant que quand on se bat contre les violences policières, on se bat aussi contre toutes les inégalités et les discriminations. On est dans un contexte politique assez tendu actuellement, où il faut que nos voix comptent. Il ne faut pas attendre qu’il soit trop tard pour réagir. Là, on a la possibilité de le faire, alors agissons tous ensemble.
Propos recueillis par Ambre Couvin