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Il y avait quelque chose de bizarre dans l’air, lors du repas de l’Aïd cette année… Non ? Chez moi, il y avait une légère urgence, une vibe un peu conseil de guerre, presque un sentiment de forteresse assiégée. On a parlé politique, oui, mais sans s’embrouiller. Au contraire, et c’est ça qui était le plus inquiétant : on était tous du même avis. Les prises de tête politiques aux repas de famille, pourtant, c’est un classique. Ça donne des films, des pièces, des articles récurrents à l’approche de Noël qui expliquent comment dealer avec le « tonton raciste » ou le « cousin homophobe ». Mais là, ce dimanche, c’était différent.

Autour de la table, on était tous d’accord sur le fait qu’il règne en ce moment, en France et ailleurs, une odeur immonde. Certains – ceux-là même qui l’exhalent de leurs haleines fétides, semblent s’accommoder, se réjouir même de ce fumet rance qui rend l’air du temps tout bonnement insupportable. Mais dans la salle à manger de ma tante, on a tous reconnu avoir de plus en plus de mal à respirer. Et si vous ne trouvez pas que ça pue, vous faites sans doute partie du problème.

Chez mes amis, même sentiment, l’ambiance était particulière. Peu importe qu’on ait mangé du couscous, du thieb ou du pilao, qu’on se soit congratulés en arabe, en français ou en wolof, on avait tous à ce moment-là deux points communs : on était tous muslims et fatigués. En cause, la panique morale récurrente ciblant les Musulmans, qui paraît avoir monté d’un cran depuis quelques semaines. Une obsession bien française, toujours la même, mais toujours surprenante. Très créative. Pour preuve, on ne s’attend jamais réellement à ce qui va nous être reproché. Nos fachos ont du talent.

Liste non exhaustive des tourments islamophobes

On a à peu près tous évoqué les mêmes thèmes, dans nos foyers respectifs. L’actualité récente s’est déversée de nos tripes comme d’une boîte de Pandore où on avait enfermé nos malheurs, et s’est exprimé ce qu’il convient d’appeler un mal-être musulman, propre à la France. Chez ma tante, Bruno Retailleau s’est carrément invité à notre table. Sa monomanie de l’Islam, son gravissime « à bas le voile, bien sûr » avaient pris place avec lui, dans notre salle à manger.

Ainsi que son refus d’assister à l’iftar de la Grande Mosquée de Paris, mais pour la messe du Pape, aucun problème. Ce cher Bruno, à lui seul une épreuve envoyée par Dieu pour tester notre sabr (patience, fermeté spirituelle) pendant le Ramadan. Il s’est assis et nous a regardé manger. Il n’était pas là pour festoyer, mais bon… Marhba bik (bienvenue à toi).

On a parlé des femmes portant le foulard interdites de sport de haut niveau, de magistrature, bientôt des sorties scolaires et d’une existence hors de chez elles. De notre supposée surconsommation d’œufs, de nos tendances à « l’entrisme », à « l’islamisme ». De la provenance « du monde arabo-musulman » de la « haine des Juifs » selon Manuel Valls (quand mon cousin a proposé que « Valls » devienne une insulte à part entière, j’ai recraché mon couscous. Bruno, lui, a froncé les sourcils).

On a aussi évoqué Jean-Michel Apathie, saqué pour avoir énoncé une vérité simple. L’anéantissement de la Palestine et le génocide à Gaza. Le pacte diabolique entre l’extrême-droite et Israël. Le deux-poids deux-mesures avec l’Ukraine. L’islamophobie comme parent pauvre des luttes.

« On est trop dociles, on accepte trop de choses ! », s’est insurgé mon oncle. « De toute façon, dès qu’on veut se réunir pour faire bouger les choses, ils coupent les têtes qui dépassent pour nous garder divisés », a répondu un autre. « On est le dernier rempart qui résiste aux fachos, alors ils sortent l’artillerie lourde. »

Retailleau frisait l’apoplexie, à deux doigts d’appeler le GIGN. Nous, on en avait gros sur le cœur, dans ce petit appartement à peine assez grand pour tous nous accueillir. La discussion avait jailli de nous comme un feu d’artifice, une indignation était à peine exprimée qu’elle était suivie d’une autre. On en était presque essoufflés. Être musulman en France, tient du sport extrême, de l’expérience de résistance à la fois physique et mentale, comme le Vendée Globe ou la ligne 13 à l’heure de pointe. Bruno, lui, finissait sa deuxième assiette de couscous.

Aïd Moubarak malgré tout

On aurait pu en citer d’autres, de ces agressions politico-médiatiques qui nous ciblent régulièrement depuis si longtemps. Si on les écoute, on a déjà entraîné une pénurie d’huile. Nos crachats ont répandu le Covid. Les manifestations des Gilets Jaunes ont été pilotées par les Frères Musulmans. On cherche à grand-remplacer la France pour imposer la charia. On ne connaît pas le sens du mot « république ».

On tient des bars interdits aux femmes dans des quartiers populaires où on ne trouve plus de porc dans les commerces. On oblige nos filles à être moins bonnes à l’école, sinon on leur reproche de se prendre « pour [des] blanches ». Celle-ci a fait pleurer de rire Bruno. « Plus c’est gros, plus ça passe », a-t-il sans doute pensé. Son regard pétillait. Il passait un très bon moment parmi nous.

On aurait pu remonter jusqu’au « bruit et l’odeur ». Jusqu’à toutes ces insultes qui n’ont jamais été oubliées, encore moins punies par la loi, même lorsqu’elles le méritaient. Toutes ces choses qu’on n’a jamais pardonnées, et qui sont toujours là, sous la surface, comme des stigmates, des cicatrices boursouflées et lancinantes qui pèsent sur nos cœurs. Et qui font qu’aujourd’hui des musulmans quittent la France par avions entiers.

« Mais peut-être que c’est justement ce qu’ils cherchent, qu’on s’en aille en masse ? », n’ose-t-on pas demander à voix haute, bien conscients de la possibilité d’une réponse affirmative. Le ministre de l’Intérieur jubilait et mimait jouer du violon, tournant en dérision notre peine. On aurait pu s’insurger, mais l’important, c’était l’Aïd. Nous l’avons congédié de la pièce. On est chez nous, après tout.

Le temps du thé, tout s’est tu autour de la table. Il fallait quand même profiter de cet instant suspendu, là, entre ces murs, où on est encore libres d’être ce qu’on veut. On s’est chambrés, on a ri, on s’est régalés des gâteaux de ma tante et de l’ambiance de fête qui avait fini par prendre le dessus.

On a senti que c’était rare d’être bien de nos jours, quand on a un cœur et une conscience. Que notre colère, notre tristesse, notre indignation, notre empathie n’étaient que la preuve de notre profonde humanité. La preuve de notre irréfutable appartenance à ce monde duquel on essaie souvent, mais toujours vainement, de nous exclure. On était bien, là, sans Bruno.

Une peur concrète

Le point de départ du débat était une confidence de ma tante quant à son inquiétude à se rendre en vacances au bled. J’ai tiqué. Que pourrait-elle bien craindre dans son pays d’origine, qu’elle retrouve chaque année ? Rien, elle n’a rien à craindre en Algérie. Sa peur vient de la France. Un sentiment nouveau, jamais ressenti auparavant, l’a contaminée : l’angoisse de se voir, une fois là-bas, interdite de retour dans l’hexagone, malgré sa carte d’identité. De devenir une victime collatérale de la crise diplomatique qui secoue les relations entre Paris et Alger, ou du racisme exacerbé qui gangrène la parole publique.

Je l’ai considérée avec compassion. À 60 ans passés, loin des réseaux sociaux et de l’information de fond, ne lui parviennent que les nouvelles superficielles, les rumeurs. Même elle, relativement isolée des médias et de la politique, a senti le vent tourner ces dernières semaines. Un goût amer m’a envahi la bouche, qui ne venait ni du thé, ni des makrouds.

Mon cousin l’a rassurée. « Ne t’inquiète pas, c’est chez toi ici, c’est chez nous. Personne ne nous fera bouger, et personne ne t’interdira de revenir », lui a-t-il promis, avec emphase. L’entendre tenter de l’apaiser, voir ses gestes, ses bras entourant ses épaules et la serrant doucement avec tendresse, m’a rasséréné. Mais dans sa voix, lui qui n’a peur de rien sauf de Dieu et de la ruine, j’ai cru déceler une inflexion que je ne lui connaissais pas, un chevrotement, une cassure infime, presque imperceptible. C’était de l’incertitude. Dans un coin de la pièce, Bruno Retailleau était revenu, et se frottait les mains.

Ramdan Bezine

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