31 mars 2014, lendemain du second tour des municipales à Bobigny. Les communistes se réveillent avec la gueule de bois. Ils ont vu, la veille au soir, le dépouillement se transformer en supplice et les piles de bulletins violets dépasser celles de bulletins roses, les leurs. Stéphane de Paoli (UDI) l’a emporté d’une bonne tête sur sa concurrente communiste, Catherine Peyge. 53,99% contre 46,01%. Le bastion communiste, presque vieux d’un siècle, est tombé. On imagine la déflagration dans leur rang, les esprits sonnés après une campagne dure comme jamais. « On avait jamais connu une campagne avec une vraie adversité, en tout cas pas avec ces méthodes », se rappelle José Moury, le chef du groupe communiste au conseil municipal.

De l’autre côté, la liste « Rendez-nous Bobigny » savoure sa victoire. Une liste hétéroclite où se retrouvent notamment des responsables associatifs, des citoyens jamais encartés auparavant et des membres de petits partis, LIBR ou l’Union des musulmans démocrates de France. La tête de liste, Stéphane de Paoli, était lui-même complètement inconnu au bataillon jusqu’alors. En revanche, un politique bien connu, lui, a suivi de très près la campagne : Jean-Christophe Lagarde, le patron de l’UDI.

Revenir sur cette élection ne saurait donc se faire sans un petit détour par Drancy, ville dont Lagarde a été le maire de 2001 à 2017 avant de passer le flambeau à sa femme, Aude Lagarde. L’élu occupe également depuis 2002 le siège de député de la 5e circonscription de Seine-Saint-Denis, qui regroupe Drancy, Bobigny et Le Bourget (depuis 2010).

Après avoir lui-même ravi Drancy aux communistes en 2001, le patron de l’UDI aurait donc entrepris de refaire le coup à Bobigny, ville voisine et chef-lieu du département. « Lagarde, c’était le chef d’orchestre », confirme Razik Metiche qui a été son attaché parlementaire de 2010 à 2011. Bien en amont des municipales de 2014, Lagarde et ses équipes préparent le terrain et nouent des alliances à Bobigny. Bien implanté dans la vie politique locale, Razik Metiche revendique d’avoir posé les jalons de la victoire notamment en cooptant des responsables associatifs balbyniens : « On a construit les rails et le train ». Dès 2013, pourtant, il coupe les ponts. En cause, assure-t-il, « trop de profils opportunistes, limite délinquants ».

Stéphane De Paoli en 2014

Des communistes à bout de souffle

Si la campagne de 2014 fait encore parler, c’est que des soupçons planent sur les conditions de la victoire de l’UDI. Dans un documentaire de France 3 diffusé en 2017, on apprend qu’en quatre ans plus de 250 000 euros ont été distribués aux associations de Bobigny via la réserve parlementaire de Jean-Christophe Lagarde. Rien d’illégal en soi, sauf que l’argent perçu par certaines associations semble s’être évaporé. Le cas de l’association GELA (gestion école langue arabe), qui a touché 50 000 euros pour du mobilier, est parlant puisque l’association n’était pas en activité au moment de la visite du journaliste. Et ça, c’est plus problématique. Dans le même documentaire, une ancienne adjointe du maire évoque même des achats de voix*. Difficile de démontrer la véracité de cette accusation mais la rumeur fait mal.

Il ne serait pas juste cependant de lire la victoire de l’UDI seulement à l’aune de ces accusations. En 2014, l’ancienne majorité communiste a du plomb dans l’aile et il suffit de tendre l’oreille pour s’en rendre compte. La candidate sortante, Catherine Peyge, a pris la succession d’une figure intouchable de la ville, Bernard Birsinger, mort brutalement en 2006. « En 2008, les gens ont voté pour le fantôme de Bernard pour lui dire merci », estime Razik Metiche. Les communistes, eux, accusent l’opposition d’avoir construit une image fausse de l’ancienne maire. Une femme pas du cru, avec un accent du sud, une bourgeoise hautaine ne comprenant rien aux problématiques locales loin d’un Birsinger qui habitait la cité Karl-Marx et se montrait disponible pour tous.

Au-delà des attaques ad hominem (parfois au-dessous de la ceinture) les critiques se rejoignent pour décrire une majorité alors repliée sur elle-même. Certaines voix pointent notamment du doigt le manque de diversité au sein de la mairie. Reproche qu’on ne peut effectivement pas formuler à l’encontre de la nouvelle majorité. « Si les gens les ont mis à la porte, ce n’est pas pour rien, affirme Thielam Vigne, un Balbynien engagé dans le quartier de l’Abreuvoir. Ils ont créé leur propre opposition. » S’ancre alors l’image d’une majorité hors-sol, adepte du copinage. Un rapport de la Cour régionale des comptes publié en 2015 pointera du doigt certaines carences accablantes de gestion, faite de passe-droits et d’irrégularités.

Durant l’affrontement de 2014, l’équipe de l’UDI saura jouer de cette image accusant par exemple les cocos de réserver l’attribution de logements sociaux à leurs affidés. Une campagne qui se voulait ni de droite ni de gauche mais quand même bien de droite si on se penche sur le programme : mise en place de la vidéo-surveillance, déploiement d’une police municipale et surtout fermeture des camps de Rroms… Ils reprochaient à Catherine Peyge de les protéger et de vouloir les installer dans les tours HLM. La campagne se déroule dans un climat malsain, émaillé de violences. Un an avant les municipales, une agression fait les gros titres. L’histoire est floue. On sait que quatre jeunes communistes se sont écharpés avec Kianoush Moghadam, alors assistant parlementaire de Lagarde et proactif sur la campagne.

On ne prend pas les mêmes mais on recommence

Si les versions divergent sur l’origine de ces violences, tous s’accordent sur le fait que le jour du vote atteint des sommets. « Dans l’après-midi, quelques incidents ont encore plus fait monter les tensions entre les deux partis. Un homme engagé aux côtés de Stéphane De Paoli a été agressé par plusieurs jeunes aux abords d’un bureau de vote de la ville », écrivions-nous alors (lire notre papier). La version des cocos est forcément en miroir. Pour eux, la tension aux abords des bureaux de vote vient de l’équipe adverse. Quoiqu’il en soit, les communistes ont d’ores et déjà demandé au préfet une surveillance sur les bureaux balbyniens pour les municipales de cette année.

A quelques mois de l’élection, la donne a changé. La majorité UDI est affaiblie, décomposée en partie. Les affaires qui ont ponctué son mandat risquent de jouer contre elle. Cette fois-ci, ce sera Christian Bartholmé (le 1er adjoint, perçu comme le « vrai » maire) qui mènera la liste UDI. L’élu a brisé ce faux suspens il y a peu dans les colonnes du Parisien. En face, on retrouvera Abdel Sadi, l’ancien 1er adjoint de la maire communiste, et et des listes citoyennes dont celle de Razik Metiche, l’Union des Balbyniens indépendants, et celle de Fouad Ben Ahmed, figure du PS local, qui a annoncé ce lundi soir qu’il représenterait le collectif Poing Commun.

La France insoumise a investi un binôme composé de la militante gilet jaune Nissrine Ennahal et de Sylvain Léger, élu en 2014 sur la liste… UDI. Youssef Zaoui, lui aussi ancien élu de la majorité, part également en campagne. Et n’oublions pas bien sûr Pierre Ramos, candidat sans étiquette qui avait glané 11 % des voix au premier tour des précédentes municipales avant de se rallier à De Paoli. Ce casting pléthorique compte un absent qui fait jaser : La République en marche. Le parti présidentiel n’a pour l’instant investi ni soutenu aucun candidat à Bobigny.

Héléna BERKAOUI

*La municipalité nous fait savoir qu’une plainte pour diffamation a été déposée depuis.

Relire l’épisode 1 : Chef-lieu électrique

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