Comme à Aulnay-sous-Bois, à Pantin ou encore à Stains, les élections municipales sont déjà de l’histoire ancienne au Blanc-Mesnil. A moins que le confinement se prolonge et que l’élection soit reportée dans son ensemble, le maire Thierry Meignen a déjà été réélu dès le premier tour, avec 52,4% des suffrages.

Pourtant, à y regarder de plus près, sa réélection n’était pas une évidence partout. Dans le quartier des Tilleuls, le plus emblématique de la ville, l’élu LR s’est même pris une sacrée claque. Dans les bureaux de vote du quartier, son opposant communiste Didier Mignot a recueilli entre 59,3% et 64,1% des voix. Le reflet mathématique d’une fracture béante au Blanc-Mesnil, où, pour schématiser, les pavillons votent à droite et les cités votent à gauche (37,9% pour Mélenchon au premier tour de la présidentielle !).

Cette fracture s’est transformée en tensions dans les derniers jours de la campagne du premier tour. Dimanche 15 mars, des vidéos circulaient sur les réseaux sociaux où l’on voyait s’accrocher des militants communistes et des militants de droite. La deuxième manche musclée d’un duel qui avait vu, en 2014, la droite ravir la ville aux communistes.

« Ça a été tendu aux Tilleuls mais c’est une tension entre des gens qui se connaissent », répond, agacé, un Blanc-Mesnilois engagé dans la vie associative qui souhaite garder l’anonymat. Côté communiste, on n’est pas non plus très loquace. « Si des choses sont avérées, la police devra faire son travail », balaie Fabien Gay, sénateur de Seine-Saint-Denis et élu d’opposition au Blanc-Mesnil.

A la mairie, en revanche, on évoque une campagne de dénigrement qui aurait titillé les esprits les plus belliqueux. Le maire-adjoint à la Culture, Karim Boumedjane, raconte : « En face, les soutiens ont fait une campagne plutôt centrée sur le dénigrement, sur les propos du directeur de cabinet du maire. Quand certains jeunes sont convaincus qu’en face c’est l’extrême-droite, ça crée des tensions. »

L’extrême collaborateur du maire

Le directeur de cabinet dont il parle ici, c’est Vijay Monany, un personnage bien connu au Blanc-Mesnil. « La campagne s’est cristallisée autour de ses propos », explique Karim Boumedjane, tout en appuyant sur le fait qu’il ne partage pas les idées de l’intéressé. Il faut dire que les sorties de Vijay Monany, qui est également conseiller départemental, ont de quoi faire bondir.

L’élu s’est par exemple fait remarquer en septembre dernier à la fameuse « Convention de la droite » de Marion Maréchal avec un petit discours anti-immigration bien caricatural. Au conseil départemental, il disait aussi en 2017 : « Quand on est en Seine-Saint-Denis, on se demande si on est encore en France » puis « Je vous le dis calmement, Monsieur le Président. Vous aurez beau urbaniser toute la France, vous ne parviendrez pas à loger toute l’Afrique ».

Vijay Monany au conseil départemental, en 2017

En 2016, le BB vous racontait son intervention surprenante lors d’un débat organisé à Pantin dans le cadre de la primaire à droite pour l’élection présidentielle. Alors représentant local de Jean-François Copé, Vijay Monany s’était indigné de l’exemple d’une boulangerie blanc-mesniloise qui, il l’assurait, avait été braquée trois fois au prétexte qu’elle vendait… des sandwiches au jambon ! Il ne s’agit donc pas de dérapages mais bien d’une ligne politique et d’une idéologie constantes et assumées.

Un proche de la majorité, qui souhaite aussi garder l’anonymat, assure que le maire ne partage pas les positions de son collaborateur en reconnaissant dans le même temps « une ambiguïté à l’intérieur de la majorité ». Pas étonnant dans ce contexte qu’un Blanc-Mesnilois compare le maire à Robert Ménard en ajoutant : « Ici, c’est le Béziers du 93 ».

Le virage à droite de 2014

Comme d’autres villes du territoire, le Blanc-Mesnil a longtemps été géré par les communistes (plus de 80 ans ici) avant de tomber aux mains de la droite durant la vague bleue de 2014. Les raisons de la débâcle font écho à ce qui s’est passé ailleurs : « un système dogmatique, fermé », « paternaliste », qui « infantilise les mouvements citoyens et décide à notre place », explique notre proche de la majorité. Lui se situe à gauche mais, en 2014, c’est vers Thierry Meignen qu’il s’est tourné, faute d’ouverture chez les communistes.

En ouvrant sa liste à la société civile et en s’éloignant des caciques du PCF comme Marie-Georges Buffet, l’ancien maire Didier Mignot a pourtant donné le sentiment d’apprendre des erreurs passées. Pas suffisant pour reconquérir la ville, ni même pour se qualifier pour le second tour. Un suffrage qui ne reflète pas la détestation qu’une partie des Blanc-Mesnilois porte à la municipalité actuelle.

« Au-delà d’oublier les quartiers populaires, le maire vend du rêve, il promet monts et merveilles et il n’a rien fait », tacle un habitant qui évoque dans la foulée le plan de rénovation urbaine censé métamorphoser, entre autres, le quartier des Tilleuls. « Au départ, le maire a fait beaucoup de communication là-dessus mais il s’est rendu compte que le temps est long pour ce type de projet et qu’en un mandat on ne peut pas régler 40 ans de politique urbaine », ajoute un proche de la majorité.

Une ville et des quartiers très différents

Quartiers populaires, les grands oubliés

Autre symbole de « l’oubli des quartiers populaires » pour certains, les nouvelles règles de stationnement appliquées à l’ensemble des zones pavillonnaires. Au 1er avril 2019, les habitants des cités – hors centre-ville et zone pavillonnaire – et ceux qui ne résident pas au Blanc-Mesnil ont vu le stationnement limité à 1h30 puis 2h00 après un assouplissement de la mairie. Au BB, on racontait alors comment cette mesure avait « offusqué, sinon humilié » les habitants des cités du Blanc-Mesnil, au nord et au sud.

La politique culturelle menée par la nouvelle municipalité a sans doute attisé encore le ressentiment des quartiers populaires du Blanc-Mesnil. Dans un rapport de la Chambre régionale des comptes (CRC) publié en décembre 2017, on apprend que les subventions versées aux associations sont passées de 5,1 millions d’euros en 2011 à 1,3 millions d’euros en 2016 ! Des coupes drastiques qui s’illustrent par un arrêt des subventions au Secours populaire ou à la Bourse du travail. La gestion des maisons de quartier a aussi été confiée à l’Institut de formation, d’animation et de conseil (IFAC). Une décision brutale qui a été mal vécue.

L’élu à la Culture, Karim Boumedjane, cherche à tempérer : « Il y a eu d’autres nouveaux projets comme le conservatoire ». Et d’embrayer sur le festival Symphonie sur l’herbe qui se tient « au pied de la cité des Tilleuls » et qui a l’avantage d’être en grande partie financé par le privé.

Le maire et ses casseroles

Mais dans ce même rapport, on découvre pourtant que le maire sait faire preuve de largesses. La commune s’est notamment offert une trentaine d’abonnements pour assister aux matchs de football du Paris-Saint-Germain pour la modique somme de 140 000 euros. « Le maire décide seul des bénéficiaires de ces places » et « une partie des places est attribué à des personnes extérieures de la commune », précise le rapport.

Les finances sont aussi plus souples quand il s’agit des rémunérations des collaborateurs du maire. L’un d’eux touchait une rémunération mensuelle brute de 10 323 euros, une rémunération « supérieure à celle perçue par tous les emplois administratifs de la commune ».

Comme tous les rapports de la CRC, celui-ci s’étale sur l’espace de deux mandats, celui des communistes et celui de la droite ici. Et les communistes se sont aussi fait épingler, notamment sur une facture de boissons alcoolisées s’élevant à un peu plus de 50 000 euros en seulement deux ans.

Pour expliquer ces errements, notre proche de la majorité parle d’amateurisme et d’un flou artistique qui régnait alors au niveau des Ressources humaines. En ce qui concerne les coupes pour les subventions aux associations, c’est une autre histoire : « Il y avait une méfiance à l’égard de l’ancien système communiste et il l’a fait péter. Le problème, c’est qu’il a remplacé un flou par un autre flou ».

Toutes ces histoires n’auront pas empêché Thierry Meignen de se faire réélire au premier tour… avec 5248 voix. Avec l’épidémie de coronavirus, le taux d’abstention a explosé : 60%, contre 51% en 2014.

Héléna BERKAOUI

Crédit photo : Chris / Wikimedia Commons

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