« Le maire et les barbares », écrit par la journaliste de l’AFP, Eve Szeftel, s’ouvre sur une citation de Georges Orwell. « La seule manière de s’en sortir est de réintroduire le concept de bien et de mal en politique ». Publié le 19 février dernier, son livre donne une dimension toute particulière à cette campagne qui s’invite dans les matinales les plus écoutées de France et prend la une de l’hebdomadaire Le Point. Au-delà des accusations de clientélisme, ce sont les liens de certains membres de la mairie avec le gang des barbares qui sidèrent.

A Bobigny même, c’est un peu une autre histoire. La parution de ce livre-enquête est connue depuis un moment et les faits dévoilés par la journaliste de l’AFP étaient, eux aussi, plus ou moins connus. Rien d’étonnant à cela, Bobigny est un village où celles et ceux qui touchent à la politique se connaissent bien, ayant parfois même milités bras dessus, bras dessous avant de se balancer des noms d’oiseaux à la face. Ce livre n’en reste pas moins l’éléphant au milieu de la pièce, au milieu de la campagne pourrait-on dire.

La contre-attaque ne s’est pas faite attendre du côté de la mairie UDI et de l’UDI tout court puisque le compte Twitter du parti, présidé par Jean-Christophe Lagarde, crie aussi à la calomnie et mobilise d’autres députés du groupe, comme Meyer Habib. A la mairie de Bobigny, le candidat UDI et Premier adjoint au maire, Christian Bartholmé, dénonce « un florilège d’énormités » et développe de longs posts sur son mur Facebook réfutant des points de l’enquête.

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Publiée par Christian Bartholmé sur Lundi 17 février 2020

D’autres pointent du doigt Fouad Ben Ahmed, le candidat PS à la tête de la liste citoyenne Poing commun, accusé d’avoir manigancé un coup politique avec ce livre dont il serait  la source principale. « Nous craignons pour notre sécurité », assurait Ben Ahmed au Point le 18 février, tout en accusant Lagarde de le « faire passer pour une ‘balance’ ».

Au marché, où nous croisons l’équipe de Bartholmé, ce n’est pas du livre mais du « torchon » dont on parle. On lui reproche d’être à charge, de ne pas laisser de place au contradictoire et aussi de stigmatiser Bobigny et ses habitants. « Certains candidats n’ont pas hésité à diffuser fantasmes et calomnies. Comment confier l’honneur de vous représenter à ceux qui n’ont pas hésité à insulter nos concitoyens pour faire parler d’eux ? Non, tous les musulmans ne sont pas des islamistes, et non tous les jeunes de nos quartiers ne sont pas des voyous ! », écrit ainsi Christian Bartholmé dans ses tracts.

Les autres listes en profitent… mais pas trop

Pour la journaliste de l’AFP, que nous avons interrogée, Christian Bartholmé et Jean-Christophe Lagarde « ne répondent pas sur le fond et refusent de prendre leurs responsabilités. Christian Bartholmé a été condamné pour violences par la justice et il brigue les suffrages des électeurs pour cette élection. Jean-Christophe Lagarde s’est commis dans des alliances douteuses, a versé de l’argent public à des associations sans discernement, mais il préfère m’agonir d’injures et crier au complot. Ils veulent le pouvoir, mais pas les responsabilités qui vont avec. » 

Sur les 8 listes qui font face à celle de l’UDI, l’éthique et la transparence figurent incidemment en bonne place. Cependant, les attaques des oppositions n’étouffent pas la campagne et ce fameux livre n’est pas ou peu exploité. Lors de notre débat à Bobigny, les candidats présents se sont gardés de toutes attaques frontales envers Christian Bartholmé (voir l’épisode 5). Chez les absents du débat, c’est dans les meetings qu’il faut se rendre. Le candidat de la France insoumise, Sylvain Léger, appelle à « la fin des privilèges » et, chez le communiste Abdel Sadi, , on annonce la fin du copinage et du clientélisme. « Nous, nous avons tous un casier judiciaire vierge », clame-t-on aussi.

Un discours qui ne date pas d’hier, les affaires ayant ponctué ce mandat (le rapport de la Chambre régionale des comptes épinglant 12 emplois irréguliers, celui de l’Ancols visant des irrégularités dans l’attribution de logements sociaux, un documentaire de France 3 sur l’utilisation de la réserve parlementaire de Jean-Christophe Lagarde à destination d’associations balbyniennes et aussi l’ouverture d’une enquête du Parquet national financier pour « détournement de fonds publics »…) Si des incidents assez spectaculaires ont eu lieu, comme l’incendie de la permanence de campagne de Fouad ben Ahmed, l’ambiance est paradoxalement moins électrique sur le terrain qu’en 2014, assure un élu communiste. Reste que ce livre jette une lumière peu flatteuse sur la cité balbynienne et dépasse largement les enjeux de cette campagne municipale.

L’affaire Ilan Halimi en toile de fond

L’enquête d’Eve Szeftel se referme sur un objet. Comme le pull-over rouge de l’affaire Ranucci, cet objet sème le doute ou forge une intime conviction en lien avec l’un des crimes antisémites les plus sombres de ces dernières années : l’affaire Ilan Halimi. Un des membres du gang des barbares – coupable d’avoir enlevé, supplicié et tué ce jeune commerçant juif – est au centre de cette enquête : Jean-Christophe Soumbou. Présenté alors comme le bras droit du principal commanditaire, il a été condamné à 18 ans de prison pour l’enlèvement et la séquestration d’Ilan Halimi et a été libéré en juillet 2019, selon Eve Szeftel.

Le lien entre cet homme et la municipalité de Bobigny repose sur quelques personnes, dont Lynda Benakouche sa compagne et la mère de ses enfants. En 2014, peu de temps après la victoire de l’UDI, un tract anonyme est placardé dans la ville. Le tract révèle les liens de Lynda Benakouche avec Jean-Christophe Soumbou et son propre passé judiciaire. « L’affaire Benakouche a été le point de départ de cette enquête: moins les révélations du tract anonyme que la réaction de la mairie à ces révélations, à savoir la chasse au corbeau qui a débouché sur cette scène digne de Scarface dans le bureau du Premier adjoint, où Sabrina Saïdi, l’élue soupçonnée d’être le corbeau, a été menacée de mort. Les menaces de mort se sont poursuivies pendant plusieurs mois, au point qu’elle a dû déménager de Bobigny, avec sa famille », relate Eve Szeftel.

La scène évoquée avait été enregistré par Sabrina Saïdi puis diffusée par l’hebdomadaire Marianne. Une affaire se soldant in fine par la condamnation de Kianoush Moghadam et de Christian Bartholmé, Premier adjoint et actuel candidat à la mairie de Bobigny, pour violences morales en réunion.

La problématique principale à laquelle entend répondre l’enquête d’Eve Szeftel se résume ainsi : Pourquoi la municipalité a-t-elle fait bloc derrière Lynda Benakouche après ces révélations et malgré les multiples recours de la préfecture pour faire annuler ses embauches successives par la mairie ? « Son recrutement comme chargée de mission par le nouveau pouvoir n’est pas contingent, comme on pouvait le penser à première vue. Ce n’est pas une employée lambda, qu’on a embauchée sans rien connaître de son passé ni de sa situation conjugale, assure Eve Szeftel. D’abord, elle a eu un rôle central pendant la campagne et on l’a placée au centre de l’affiche officielle de la liste parrainée par l’UDI, bien qu’elle ne figurât pas sur la liste.

Ensuite, Kianoush Moghadam, l’assistant parlementaire de Jean-Christophe Lagarde, qui a co-dirigé la campagne de 2014, le dit clairement dans le bureau de Christian Bartholmé, le Premier adjoint : “le mari de Lynda est en prison et on se sent responsable d’elle quelque part”. Le “on” est important, il inclut Christian Bartholmé, qui se montre très protecteur vis-à-vis de Lynda Benakouche, et jusqu’au député Lagarde, qui n’a jamais désavoué ni la chargée de mission, ni son ami de trente ans, candidat à la mairie, qu’il est allé soutenir à Bobigny, le 11 janvier et le 2 février dernier.  

Quelle influence sur le vote ?

Cette question m’a aussi conduite à m’intéresser à Jean-Christophe Soumbou, surnommé “Craps”. Pour cela je me suis replongée dans le dossier de l’affaire Ilan Halimi mais j’ai aussi interrogé des témoins. (…) Soumbou s’est caché, pendant toute sa cavale, à Bobigny, et il a fini par se rendre, le 10 avril 2006, en même temps qu’un de ses complices, Yassine N., dont la famille est très connue à Paul-Eluard et qui a des liens avec la mairie. Mohamed N. était le gérant du Sunna Club, cette salle de sport avec horaires séparés pour les hommes et les femmes que la mairie a inaugurée en septembre 2015, après avoir effacé la dette locative de son gérant. Soumbou s’est livré à la police mais n’a jamais donné le nom de ses complices, qui n’ont donc jamais été poursuivis. Il s’est sacrifié pour ses copains de la cité Paul-Eluard, contre la promesse qu’on l’aiderait à sortir de prison au plus tôt. Promesse tenue puisqu’il est sorti en juillet 2019, cinq ans avant la fin de sa peine.

Il fait peu de doute que de disposer d’appuis en mairie, via sa femme mais aussi Kianoush Moghadam et d’autres copains d’enfance de Paul-Eluard, a aidé Soumbou à obtenir une libération conditionnelle, en lui permettant de présenter des garanties de réinsertion solides. Brigitte Kadri, qui a été l’avocate de Lynda Benakouche, témoigne dans mon livre des démarches entreprises par sa cliente pour faire libérer son compagnon. Pour l’avocate, le fait que Lynda Benakouche, avec laquelle il a fondé une famille pendant sa détention, dispose d’un HLM à Drancy et d’un poste dans la fonction publique, “ça parle à un juge”. » 

Forcément, la mairie réfute en bloc ces accusations et argue notamment que le licenciement de Lynda Benakouche n’était pas légalement envisageable, cette dernière n’étant pas responsable du forfait de son compagnon. Il y a quelques jours, Le Point révélait « l’acharnement » de la mairie à embaucher Lynda Benakouche malgré le fait que deux de ses contrats aient été annulés par le Tribunal Administratif suite aux recours de la préfecture de Seine-Saint-Denis. Selon l’hebdomadaire, un troisième recours aurait été déposé par la préfecture visant une nouvelle fois « une rémunération sans rapport avec le poste proposé ». Là encore, la mairie dément tout acharnement.

Alors que le premier tour des municipales se tient dimanche, malin sera celui qui pourra prédire l’issue du scrutin et l’influence de ce livre sur les votes. En revanche, personne ne prendrait trop risques à parier que l’abstention sera la grande gagnante. Pour rappel, en 2014, la droite l’emportait avec moins de 6 000 voix…

Héléna BERKAOUI

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